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Facebook Event Heaven Upside Down
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N'enterrez pas le Diable, il reviendra vous faire taire (live report)

Il y a deux ans, la fête avait été quelque peu gâchée. Les attentats du 13 novembre 2015, et plus particulièrement le massacre du Bataclan avait eu raison de tous les concerts dans la capitale les jours suivants, et donc de celui du révérend Marilyn Manson, annulé par la préfecture de Paris le 16 novembre. Ce devait être son grand retour en France. Porté par le succès critique et public de son album « The Pale Emperor », Manson avait rempli le zénith de Paris des semaines avant le concert.

Informé des attaques, pourtant, Manson avait refusé d’annuler. Par défi, sans doute. Monter sur scène sous la menace, ça il connaît. Il l’a fait de nombreuses fois. En 2014, une de ses dates russes - toutes annulées en dernière minute - avait fait l’objet d’une alerte à la bombe. Après le massacre de Columbine, il montait sur scène protégé par le FBI, qui le conseillait d’annuler sa tournée. Aujourd’hui encore, j’ai la ferme conviction que son concert aurait été une réponse magnifique aux attentats. Le concert d’un artiste qui ne range pas le rock au placard sitôt qu’il sort de scène. Un artiste qui incarne son art, et n’est pas juste un pantin fatigué qui joue du rock comme un comptable va au bureau. Parce que ce serait son boulot. Manson, ce n’est pas un chanteur de rock qui joue le rebelle sur scène pour redevenir un trou du cul conservateur sitôt qu’il rentre chez lui, après avoir encaissé son chèque. Bref: Manson après les attentats, ça aurait eu de la gueule.

Deux ans et dix jours plus tard, le concert a, de nouveau, frôlé l’annulation, après qu’un morceau du décor soit tombé sur le chanteur en octobre dernier. Mais c’était sans compter la volonté de fer du révérend, et sa fascination de longue date pour les instruments médicaux, dont il fait collection. Une occasion en or pour intégrer son amour des prothèses, fauteuils roulants et blouses d’hôpitaux à une tournée qui avait déjà bien démarrée. Manson a su faire de sa faiblesse passagère - une cheville sévèrement cassée - un des thèmes centraux du spectacle. Et ça marche.

Mais d’abord, une légère parenthèse. Il est triste, je dois dire, que le tiers le plus bruyant du public ait préféré huer une première partie qu’ils n’ont pas compris plutôt que de participer au concert avec la même énergie, face à un Manson très communicatif qui s’est souvent senti bien seul. Mais pour cette bande de boeufs alcoolisés, avoir le sens des priorités ne doit pas être chose aisée quand on a biberonné toute la soirée les pintes de Heineken hors de prix du bar de la salle. Alors pour Jean-Marie Bas-du-front, quelques conseils de savoir-vivre que beaucoup autour de moi lors du concert ont pu respecter sans qu’on leur donne une fessée. 1: si tu n’aimes pas la première partie, ta gueule, on s’en fout. Il va finir son set de toute manière, le siffler te fera juste passer pour un gros con. 2: Si autour de toi t’es le seul à vouloir pogotter et que tu le fais quand même, t’es pas quelqu’un qui veut mettre l’ambiance, t’es juste un gros relou. 3: si pour toi pogotter c’est pouvoir profiter de la bousculade pour peloter des nanas qui n’ont rien demandé, t’es ni un gars qui cherche à mettre l’ambiance, ni même un gros relou, t’es juste un putain d’agresseur. 4: Si du haut de ton mètre quatre-vingt tu profites d’un pogo pour virer du premier rang des jeunes filles qui font trois tête de moins et la moitié de ton poids, t’es vraiment un gros, gros, très gros connard. 5: La prochaine fois reste au bar à te remplir de pisse d’âne, c’est là qu’est ta vraie place.

La rage à nouveau

Après le set électro de Dinos Chapman (oui, celui des frères Chapman, enfants terribles de l’art contemporain), que j’ai personnellement trouvé assez plaisant sans être inoubliable, la salle est plongée dans le noir. « The End » des Doors retentit en guise d’introduction. Manson a toujours aimé les longues intros pendant lesquelles le public, aveugle, ne sait pas ce qui lui arrive. Ça aide à entrer dans son monde. En l’occurence, la chanson des Doors met une ambiance particulière, la voix de Morrison flotte comme celle d’un fantôme sur Bercy.

Puis le rideau tombe, et c’est l’apocalyptique « Revelation #12 » qui ouvre le show. Manson apparaît debout dans un fauteuil roulant aux airs de chaises d’évêque. Conséquence heureuse de son immobilisation forcée: il se concentre sur le chant, qui n’a pas été aussi clair depuis le Grotesk/Burlesk tour en 2003. Et si on le sent entravé dans ses mouvements, il est agréable de le voir tout de même habiter la scène, être la bête rugissante que l’on attendait. Et oui, il est ironique de constater que le révérend est beaucoup plus en forme en fauteuil roulant aujourd’hui qu’il ne l’était quand je l’ai vu pour la dernière fois en 2009 à Toulouse. La différence: il est présent. Au point que même des titres que l’on a entendu cinquante fois en live nous semblent interprétés avec une rage renouvelée: « Disposable Teens », « mOBSCENE » ou même « This is the new shit » qui a rarement sonné aussi bien.

Le groupe est excellent. Et fait exceptionnel, Manson tient à nous présenter ses musiciens : Gil Sharone à la batterie, Paul Wiley et Tyler Bates à la guitare (Tyler a composé les deux derniers albums entre deux BO de films) et enfin Juan Alderete à la basse, successeur de Twiggy Ramirez, évincé le mois dernier. Et force est de constater que ce groupe est le meilleur que Manson ait eu depuis des années. Il ne lui manque plus qu’un clavier pour atteindre la perfection. Juan, attendu au tournant par le public, a clairement dépassé toutes les attentes. Sa présence est électrique, enthousiaste, là où Twiggy m’avait dernièrement semblé s’effacer.

Après un « This is the new shit » étourdissant, c’est au tour de « Disposable teens » et « mOBSCENE » de retentir. Et on mesure l’ampleur du dispositif. Une prothèse l’aide à se tenir debout, la jambe repliée comme sur une jambe de bois. Visuellement, il faut l’avouer, ça marche. Il a bien fait ça. Et même si ses déplacements se limitent à tourner autour de son micro, il habite ses titres, joue avec le public - qui ne lui répond pas toujours. Autant les chanteurs qui font chanter les 3/4 de leurs titres par le public m’énervent profondément (pas trop difficile de deviner qui je vise, le groupe est français), autant il est franchement enthousiasmant de voir un Manson heureux d’être là au point de nous faire participer.

Kill, kill, kill for him

Changement de costume, Manson opte pour le manteau rouge du clip de « KILL4ME ». Tyler s’approche et les deux compères improvisent un petit jam pas dégueulasse sur « Saturnalia », un des titres du nouvel album que l’on aurait adoré entendre dans toute son ampleur d’hymne goth. Mais qu’à ce stade de la tournée il reste encore quatre titres du nouvel album dans la setlist - quatre titres qui fonctionnent très bien en live - est assez exceptionnel pour qu’on arrête de se plaindre. « KILL4ME » et son groove glam permet à Manson de retrouver sa voix blues que l’on avait tant aimé sur « The Pale Emperor ». Le titre passe vraiment bien et le public, à défaut d’être très réactif, est réceptif. On sent que le dernier album est apprécié. Le groupe enchaîne avec un « Deep Six » jouissif et - surprise - une réaction du public. Nouveau changement de costume: Manson met ses plumes pour entamer un jam sadique sur « I don’t like the drugs (but the drugs like me) » avant d’annoncer « mais je suis à 100% un menteur parce que ce titre s’appelle The Dope Show ». Un autre titre qu’on aurait pensé usé emais qui retrouve aujourd’hui un nouveau souffle rock - la guitare de Tyler Bates ! - et un enthousiasme communicatif.

Petite transition instrumentale pendant que deux faux infirmiers installent Manson sur un lit d’hôpital. Une lampe à la main, il entonne un « Sweet Dreams » hanté. Qui aurait cru qu’après avoir été joué à chaque putain de concert du révérend depuis 1995, ce titre soit encore le mieux accueilli du set ? Il faut l’avouer: c’est excellent. Manson ne perd pas de temps et enchaîne sur un de mes titres favoris: le poisseux « Tourniquet ». Habité, Manson est à l’aise, sa voix est juste, sa rage sincère. Encore une fois, il est incroyable de le voir à nouveau habiter ce qu’il chante, surtout sur des titres qui ont plus de vingt ans. Nouvelle transition et le God of Fuck apparaît sur un fauteuil roulant poussé par un des deux infirmiers. En blouse d’hôpital, une caméra-micro à la main (qui a opportunément remplacé le fusil automatique qui a provoqué un scandale mondial au début du mois), caméra qui trouve son sens dans les premières lignes de « WE KNOW WHERE YOU FUCKING LIVE »: « Let's make something clear/We're all recording this as it happens ». Le titre, premier single de « Heaven Upside Down », est rageur, furieux, un plaisir à vivre en live. Enfin, le set principal s’achève avec « SAY10 », sur lequel un Manson debout invoque le diable dans un souffle rock poisseux et enivré. Et les lumières s’éteignent.

A crown of thorns is hard to swallow

Encore une fois, la réaction du public déçoit. C’est précisément à ce moment qu’il faudrait faire le plus de bruit. La salle est tellement inerte que l’on comprendrait que Manson ne revienne pas. Mais il revient, couronne d’épines sur la tête, long manteau noir, pour entonner un « Cruci-fiction in space » spectral. Le public se réveille et survient un moment de grâce quand, vers la fin du titre, le public scande « This is évolution: the monkey, the man, then the gun » pendant que Manson chante « Flies are waiting ». Voilà, les frissons. Vient enfin le moment où « The Beautiful People » amène chaos et violence sur scène. On oublie sa jambe cassée, on oublie sa prothèse. Le public est enfin en feu. Manson arrête même le titre avant la fin pour faire participer le public, avant de l’achever rageusement.

Ce que l’on n’attendait certainement pas, c’est un deuxième rappel. Manson revient, un voile rouge sur la tête, pour chanter « Coma White », et ainsi achever un excellent concert dans lequel il a prouvé que même avec une jambe cassée, il restait un des meilleurs showman du rock. Précisément parce qu’il ne se contente pas de faire le job - il vit sa musique. Groupe excellent, scénographie parfaite - le côté gourou décadent en fauteuil est un twist assez génial -, lumières magnifiques (ça a toujours été le point fort de ses concerts), un Manson en grande forme qui vient confirmer la réussite de son come-back devant un Bercy qu’il laisse étourdi. Comme au-revoir, on aura droit à sa reprise de « God’s gonna cut you down » de Johnny Cash pendant que les lumières se rallument. Un clignement des yeux plus tard, la scène est presque vide, et on se demande si tout ça était bien réel.

À la prochaine, Mr. Manson.

©2017 Oskar Kermann Cyrus pour MarilynManson.Fr